A cheval entre le monde d'aujourd'hui et celui de demain

Cela fait un bout de temps que cet article me démange mais les récents évènements autour de la filière cheval en matière de bien-être permettent aujourd'hui d'en parler concrètement. Ce sujet qui me tient à cœur est le passage, qui se fera de manière inexorable, de la filière cheval d'un monde d'aujourd'hui, à un monde connecté. Connecté non pas en bluetooth mais à la société, et surtout au cheval lui-même.

 

La filière cheval utilise des êtres vivants doués d'émotions. Les chevaux ont des ressentis, des émotions, de la douleur, de la peur, sont capables de catégoriser des objets et des individus et bien d'autres choses...Nous nous devons donc de les respecter en tant qu'être vivant et d'autant plus si ce sont eux qui nous font vivre tous les jours.

La vie n'est pas toujours rose et on passe tous des mauvais moments sans pour autant que cela nous empêche d'être heureux. Pour le cheval c'est la même chose. Il peut être gêné, parfois frustré, même en douleur passagère et ce n'est pas grave tant que tout cela ne dure pas dans le temps. Ce qui est plus insidieux c'est quand nos pratiques impactent sur le long terme sans que nous nous en rendions compte parce que le cheval aime bien nous cacher les choses. 

 

Pour nous aider nous avons la recherche en éthologie scientifique qui mène des études sur toutes les disciplines, les modes de vie et d'utilisation. Elle évalue de manière concrète l'impact de nos pratiques du quotidien sur le bien-être des chevaux. Et force est de constater que nous nous devons de faire des efforts.

La science nous montre que toute pratique délétère chez le cheval conduit à de la contre performance.

La science nous montre qu'un cheval peut avoir une vision pessimiste ou optimiste de sa propre vie ce qui peut le conduire à se résigner plus facilement (Séverine HENRY, 2016).

La science nous montre que les outils d'aujourd'hui (pressions, nosebands, licols ou mors mal utilisés..) conduisent à de la douleur, des défenses, et des pathologies (Cook, WR et Kibler, M. (2018);(Fenner, Yoon, White, Starling, Mc Greevy (2016)).

 

MAIS et oui il y a toujours un MAIS, faire évoluer une filière qui n'a pas eu l'habitude d'être bousculée demande du temps. 

Le facteur temps est indéniablement la pièce maîtresse du puzzle puisqu'il est adossé directement au facteur gain économique.

Montrer des exemples de gens qui ont fait autrement et l'on vous dit que c'est une exception.

Montrer que l'on peut obtenir beaucoup de choses avec un apprentissage en renforcement positif et l'on vous dit que cela prend trop de temps.

Montrer que certains chevaux sont en souffrance et l'on vous répond "oui mais jamais chez moi".

C'est la peur qui guide dans ces réponses. Peur de ne pas savoir faire, peur de ne plus trouver sa place, peur de perdre ce que l'on a mis des années à construire. Et ô combien c'est compréhensible! L'industrie équestre de son côté a tout intérêt à ne pas évoluer non plus quand la recherche&développement coûte cher pour adapter les produits. 

Mais c'est nous qui créons le monde de demain, nous qui nous battons pour que nos propres enfants puissent vivre décemment. A nous de leur montrer que nous nous adaptons aux nouveaux savoirs.

 

Et la filière a t'elle intérêt à évoluer elle aussi? oui mais elle ne le sait pas encore. 

Alors comment aider la filière à changer? par la formation tout simplement. Utiliser un animal programmé pour ne pas montrer quand il a mal ne nous aide pas. Le cheval peut souffrir non par maltraitance mais plutôt par méconnaissance des signes de douleur. Apprendre à les lire de manière scientifique permet de le regarder différemment. Et une fois qu'on sait, malheureusement on voit tout.

Si les chevaux parlaient, nous ne serions jamais allés aussi loin avec eux, non pas en performance mais en invention d'outils.

Aujourd'hui des élevages de renom modifient leur manière d'élever: sevrages tardifs, étalons en groupes, chevaux de concours en extérieur...

Aujourd'hui des cavaliers de haut niveau préparent les chevaux différemment: renforcement positif, vie en groupe, monte moins contrainte...

Aujourd'hui des établissements équestres renversent les tendances: écuries actives, paddocks paradise, équipistes...

Donc oui la filière est déjà en train de bouger mais la formation doit aussi prendre le même chemin. Il faut former les enseignants, les palefreniers, les coachs, les directeurs à cette prise en compte de ce que dit l'éthologie scientifique afin que demain les chevaux donnent mieux encore qu'aujourd'hui et ce dans la synergie et la bienveillance sociétale.

 

 

 

J'ai déjà vécu cela il y a 20 ans quand j'animais des groupes sur le "pâturage" où le monde agricole en général avait l'impression de revenir en arrière et ne souhaitait plus en entendre parler. Force est de constater que la société a tranché pour eux et demande aujourd'hui des produits locaux, bio, respectueux de l'environnement où le pâturage a de nouveau sa place.

 

 

Rappelons qu'aujourd'hui la notion de bien-être n'est pas une notion abstraite et que, même si elle est dure à évaluer, elle n'en reste pas moins un objectif à atteindre.

Définition de 2018 du bien-être selon l'ANSES

Le bien-être d’un animal est défini comme un « état mental et physique positif lié à la satisfaction de ses besoins physiologiques et comportementaux, ainsi que de ses attentes. Cet état varie en fonction de la perception de la situation par l’animal » 

Ainsi, si les ressources que l’on apporte au cheval et connues comme pouvant assurer son bien-être (alimentation, hébergement, relations sociales) constituent la bientraitance, le bien-être correspond à la perception qu’a le cheval de cet environnement qui lui est offert, par l’intermédiaire de ses émotions et de sa conscience. Cette perception du bien-être est individuelle .

La dimension mentale porte l’attention sur le fait qu’une bonne santé, un niveau de production satisfaisant ou une absence de stress ne suffisent pas. Il faut aussi se soucier de ce que l’animal ressent (Rapport Brambell 1965, Duncan 1993), des perceptions subjectives déplaisantes, telles que la douleur et la souffrance (Dawkins 1988), mais aussi rechercher les signes d’expression d’émotions positives (satisfaction, plaisir...; Boissy et al.2007). 

 

Chacun reste libre de sa conscience mais l'histoire a toujours montré que mettre la tête au fond d'un seau permet au mieux de ne pas de voir le paysage mais ne nous coupe pas de la réalité qui fera mal si nous n'évoluons pas (et je m'inclus dedans puisque je suis moi aussi professionnelle de cette filière).